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Filières agricoles wallonnes : pourquoi, pour qui encore produire en Wallonie ?

Par Philippe Ledent, économiste chez ING

En invitant Monsieur Ledent, économiste chez ING, le Collège des Producteurs souhaitait donner un aperçu des faits macroéconomiques qui guident l’économie actuelle et future. L’objectif est de nourrir la réflexion sur la résilience du secteur agricole wallon face aux instabilités durables et aux chocs mondiaux que sont la volatilité des prix, l’augmentation des coûts de l’énergie, les pressions géopolitiques, la concurrence internationale, les changements climatiques, entre autres.

Le Contexte économique à la fin de 2025

Philippe Ledent indique que l’année 2025, en Belgique, a été plutôt résiliente sur le plan économique, malgré un contexte mondial chaotique. Il met en avant trois indicateurs :

  • La confiance des consommateurs a grimpé, ce qui se traduit par une baisse de la peur du chômage, une consommation relativement dynamique et une baisse de l’épargne.
  • La vague d’inflation est derrière nous, et l’inflation s’est stabilisée autour de 2 %.

Les prix de l’énergie (gaz, pétrole) devraient rester modérés dans les prochaines années en raison des investissements réalisés qui assure une relative abondance de l’offre.

  • Le paradigme économique a changé. Après 80 ans de politique basée sur la faiblesse de la demande, c’est maintenant l’offre qui devient une contrainte, entre autres parce que, lors du Covid, on s’est rendu compte que la logistique pouvait facilement se gripper et que l’on était fort dépendant de l’extérieur pour certains produits.

La place de l’agriculture dans l’économie belge

L’agriculture occupe une place relativement limitée en termes de poids économique direct au sein de l’économie belge, qui est largement dominée par le secteur des services. La valeur ajoutée du secteur agricole en Belgique est de 5 milliards d’euros, ce qui correspond à moins d’1 % du PIB total de 614 milliards d’euros.

Il faut noter que les indicateurs de confiance des entreprises réalisés par la Banque Nationale incluent l’industrie, les services, le commerce et la construction, mais n’incluent pas le secteur agricole (secteur primaire).

Toutefois, l’agriculture est un maillon crucial de la chaîne agroalimentaire, même si une grande partie des échanges est liée aux produits transformés. L’industrie alimentaire belge est, en effet, le plus grand secteur industriel en Belgique en termes d’activités. La Belgique exporte environ 2 milliards d’euros de produits issus de l’agriculture et de l’élevage et 4,3 milliards d’euros de produits transformés.

Une mutation profonde : la société de services

Philippe Ledent explique que la Belgique — comme l’ensemble de l’Europe occidentale — est désormais une économie de services. En effet, environ 80 à 85 % de l’activité économique en Belgique est constituée de services. En conséquence de cette économie de service, l’industrie a une tendance naturelle à passer au second plan, et l’agriculture au troisième plan. Cela représente un défi pour l’agriculture wallonne, qui doit exister et montrer sa valeur ajoutée dans un contexte où elle n’est plus au cœur de l’économie. C’est également une des raisons pour laquelle l’agriculture éprouve des difficultés à se faire entendre.

L’indicateur PMI, ou Purchasing Managers’ Index en anglais, est un indicateur économique qui permet d’évaluer la santé d’un secteur d’un pays. Une valeur inférieure à 50 % indique une contraction de l’activité d’un secteur, alors qu’une valeur supérieure à 50 % indique une expansion de celui-ci.

La domination du secteur des services a un impact direct sur la façon dont les ménages belges gèrent leur budget, ce qui pose un défi majeur pour le secteur agroalimentaire. En effet, on observe que les ménages consacrent de moins en moins de moyens, proportionnellement à leur revenu, à la consommation alimentaire, principalement parce qu’ils souhaitent consommer un panel plus large de services (loisirs, télécom, streaming, technologies, mobilité, voyages…).

Dans les faits, l’alimentation est devenue une variable d’ajustement dans le budget des ménages. Ce n’est pas que l’alimentation n’est plus importante : c’est qu’elle est devenue un poste optimisé, perçu comme “acquis” dans la vie moderne. Par ailleurs, les consommateurs dépensent moins dans l’alimentation surtout en jouant sur la qualité, ce qui pose la question de la capacité du secteur agricole à faire payer aux consommateurs la valeur ajoutée qu’il génère avec des produits spécifiques, de haute qualité.

Ce constat de « société de services » explique aussi le contexte global dans lequel se déroulent les négociations des accords commerciaux par l’Union européenne. Les intérêts de la société de service peuvent entrer en conflit avec ceux de l’agriculture. Les accords sont conclus au niveau européen avec une vision globale. Certains accords sont mis en place pour essayer de vendre des services à l’étranger, potentiellement au détriment des produits agricoles, dont les intérêts sont parfois “sacrifiés” dans la vision européenne.

Les tendances structurantes du futur

Cinq piliers fondamentaux (les 5D pour Démographie, Déglobalisation, Décarbonation, Dette et Digitalisation) détermineront l’évolution de l’économie mondiale et wallonne dans les décennies à venir.

1. Démographie

La démographie est une tendance structurelle et stable, souvent négligée, mais aux conséquences profondes, notamment pour le secteur agricole et la productivité.

D’une part, le vieillissement de la population en Europe, et en Belgique, est une certitude. Cela entraîne une pénurie de main-d’œuvre, rendant les gains de productivité essentiels. D’autre part, une population plus âgée tend à privilégier une alimentation plus saine, sans nécessairement réduire les quantités, ce qui représente une opportunité pour les produits de qualité.

Pour l’agriculture, comme pour les autres secteurs, il y a un « véritable enjeu de gain de productivité » pour être capable de « faire la même chose avec moins de gens » ou « plus avec moins de moyens ».

3. Déglobalisation

Monsieur Ledent nous explique que le modèle de la mondialisation, basé sur la production au moindre coût, a entamé son déclin. On observe, effectivement, une stagnation des échanges depuis la période 2010-2015 et une explosion des mesures protectionnistes.

La montée du protectionnisme et les tensions géopolitiques favorisent des chaînes d’approvisionnement plus courtes. Cela ne signifie pas une autarcie complète, mais une nécessité pour les entreprises et les filières de diversifier leurs sources d’approvisionnements pour garantir leur résilience, combinant circuits locaux et partenaires commerciaux fiables.

3. Décarbonation

Les mesures de décarbonation sont inévitables car les changements climatiques affectent directement les rendements et augmentent le risque d’événements extrêmes. En Europe, la lutte contre ces changements se traduit par une tarification croissante du carbone, qui augmentera les coûts de l’énergie et du transport, impactant toute la chaîne de production.

L’Europe maintient son objectif de mettre un prix sur le carbone (qui pourrait atteindre 250 à 300 € la tonne d’ici 2050) qui sera appliqué aux transports et à l’énergie, augmentant structurellement les coûts pour tous les acteurs. L’augmentation du prix du carbone aura un effet de protectionnisme naturel car elle augmentera les coûts de transport international, favorisant les produits locaux.

L’agriculture, étant le seul secteur capable de capter du carbone, pourrait y trouver une opportunité économique si elle intègre la rémunération carbone.

4. Dette

L’état des finances publiques belges est critique, avec un déficit parmi les plus élevés d’Europe. En Belgique, le besoin d’assainissement budgétaire est énorme. Ce qui signifie qu’il faut s’attendre à une réduction des subsides et des aides, et potentiellement à une augmentation de la fiscalité. Le secteur ne peut plus compter sur des politiques de soutien budgétaire massives.  La perspective est de faire face à moins de subsides et plus de taxation.

5. Digitalisation

L’économie actuelle est portée par le digital, l’automatisation, l’IA, et les plateformes. C’est là que vont les investissements et que se crée la valeur. Les investissements massifs des États-Unis dans l’IA (croissance de plus de 15 % par an) leur donnent une avance dans de nombreux secteurs, soulignant la nécessité pour l’Europe de ne pas aller « contre le progrès technologique  ».

Face aux contraintes de main-d’œuvre, la digitalisation et l’intelligence artificielle (IA) représentent la principale opportunité pour réaliser des gains de productivité. Des applications concrètes, comme le désherbage par laser guidé par l’IA, montrent le potentiel de ces technologies pour optimiser les pratiques agricoles.

En conclusion : le défi est de recréer de la valeur dans un marché où la demande baisse

Philippe Ledent propose deux pistes :

  • Offrir des produits à haute valeur ajoutée, innovants, différenciés, avec un storytelling fort.
  • Ne pas aller contre le progrès technologique, mais l’utiliser pour améliorer la productivité, la qualité, la lisibilité pour le consommateur et la résilience des filières.
A propos

Le 18 novembre 2025, le Collège des Producteurs – sous la bannière Celagri – a organisé une après-midi de réflexion autour d’une question centrale :
« Pourquoi, pour qui encore produire en Wallonie ? »

Une centaine de professionnels de l’agriculture, de la transformation, de la recherche, des filières, de l’économie étaient réunis pour réfléchir à l’avenir des filières agricoles wallonnes.

Tous les graphiques de cet article sont tirés de la présentation de Philippe Ledent lors de cet après-midi de réflexions.

Vous trouverez sa présentation sur ce lien.

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